ESPRIT SHAMAN
.

Les images se multiplient, fugaces et vives,
Insaisissables demeures des richesses éternelles
D'un esprit qui contemple loin du temps
Tous les mondes possibles
L'Esprit Shaman
.
Le chamanisme, il faut le créer, l'inventer. Il n'existe pas en tant que formule, en tant que temple, en tant que système. C'est une réanimation permanente du vivant.
Luis Ansa, le Secret de l'Aigle

.L'homme succombera, tué par l'excès de ce qu'il appelle la civilisation. J. H. Fabre



Australia first nations media


Le contrôle des Blancs sur les communautés aborigènes nuit au réveil de leur culture — à supposer qu'il soit encore possible de la faire revivre après la disparition de tant de traditions.

Les Aborigènes choisissant de vivre dans l'establi­shment de la société blanche devraient pour cela être aidés et encouragés, c'est-à-dire devraient pouvoir bénéficier de la nationalité australienne complète telle qu'elle est définie par le Commonwealth, avec tous ses droits, privilèges, responsabilités et devoirs.

Tout laisse présager qu'à l'image de la culture égyp­tienne de l'Antiquité, il ne restera bientôt que quelques sites, des objets d'artisanat, des peintures et des gra­vures sur roc, des mythes, des légendes et une histoire écrite, pour rappeler aux générations futures qu'une tradition culturelle unique, riche et complexe, a autre­fois existé sur le continent australien.

 

Yvonne Malykke


 

Diwarni le don de la Femme-soleil

 

Les senteurs du feu de bois de ce matin-là ! La caresse de l'air doux et cristallin qui porte jusqu'à lui les bruits familiers ! La voix rauque d'une femme, le jappement d'un chien, les pleurs d'un enfant ! Tout cela semble si réel au prisonnier ! Si réel malgré tant d'années, malgré tant de drames !

Je quitte le camp avec mes amis et mon grand-père. Il nous conduit au njudanu, le site où nous devons rencontrer l'Assemblée qui siège lors d'affaires secrè­tes, dangereuses ou interdites — assemblée formée par les plus influents des Hommes de notre peuple.

Nous y retrouvons d'autres jeunes gens appartenant aux Éperviers et aux Faucons-gris. Pendant des heu­res, nous restons assis à l'écart, à attendre. Notre appréhension augmente avec la chaleur du jour. Nous ne prononçons aucune parole, échangeant de temps à autre une impression par langage gestuel. Je vois encore les longs doigts de Wongu décrivant calme­ment des signes harmonieux pour me dire que les « vieux », une fois encore, ont trouvé le moyen de nous faire taire. Enfin, on vient nous chercher. On nous rassemble tous au centre d'un cercle compact d'Hommes assis. Le souffle impressionnant du didjeri­doo se fait entendre. Nous commençons une danse de purification, indispensable pour laver nos esprits de nos rancoeurs, de nos petites jalousies et de nos soucis matériels.

Lorsque nous avons tous retrouvé calme et sérénité, un chant inconnu s'élève. Un chant sacré, secret, le chant du Punj qui, dès les premières notes, fait fris­sonner d'émotion toutes les fibres de nos corps.

L'odeur de la fumée des petits feux alentour, l'odeur de nos maîtres qui nous enserrent, faite d'un mélange de sueur et de peintures, l'odeur de nos corps sécré­tée par notre trouble, notre émoi, bientôt suivi par un violent élan d'amour collectif, tous ces effluves accrochent et retiennent prisonnières les ondes que nous dégageons. Ma tête tourne ! La fatigue accentue mon état second. Et le chant se répète et se répète encore jusqu'au crépuscule, lancinant, annihilant nos efforts pour rester vigilants, nous faisant petit à petit perdre la perception des choses d'ici-bas.

Diwarni ! s'écrient les chanteurs en levant la tête vers le ciel.

Ce mot retentit avec une telle force, une telle fer­veur, qu'il déclenche des frissons d'émotion sur tout mon épiderme.

Diwarni ! répètent-ils avec la même intonation faite de respect, de foi profonde et d'imploration.

Et, de nouveau, les vibrations de ce mot se répercutent au plus profond de mon être, accentuent les frémissements le long de ma peau.

Le nom de notre Mère, l’Être suprême, nous révèle-t-on dans un murmure en nous intimant l'or­dre de joindre nos voix à celle des officiants.

En tremblant d'émotion, d'amour et de piété, puis submergés par une allégresse jusque-là inconnue, nous osons crier ce nom auguste, le nom de Celle qui nous fit don de notre nature divine. Alors, je sens tout mon corps, tout mon esprit se tendre vers Sa lumière, comme aspiré vers les hauteurs qui sont siennes. Je suis transfiguré. Je sens mon corps astral fusionner avec ceux des Hommes qui m'entourent. Et, pendant cette communion, le temps d'un éclair, ensemble, nous entrevoyons la Perfection, nous redevenons Diwarni. L'intensité de ce que je ressens est telle qu'elle me projette hors du monde palpable, bien haut vers une conscience supérieure que je voudrais ne jamais quitter. Hélas ! il nous faut redescendre.

 Nos maîtres nous emmènent bien loin, dans le silence de la nuit. Ils nous enlèvent tous nos orne­ments. Ils nous ordonnent de ne plus parler et ne nous adressent plus la parole. Ils nous privent de nos noms, nous désignant entre eux sous le terme de « chair ». Je me sens humilié, mortifié comme je ne l'ai jamais été ! J'ai perdu toute ma dignité !

Je me pose mille questions. Qui suis je devenu ? Qui sommes-nous tous, obligés de nous serrer, nus, les uns contre les autres ? Serions-nous retournés à l'état de masse embryonnaire primordiale comme nous étions avant que l'Être suprême ne nous ait créés ? J'arrive à maîtriser mon comportement mais une grande angoisse m'oppresse. Je regrette d'avoir accepté la discipline de Punj ! Punj, je le sais mainte­nant, le nom public de la Mère, l'Énergie vitale sacrée.

Nous ne dormirons que quelques heures. L'aube arrive, froide. Une autre marche interminable commence. Le temps passe. La Femme-soleil émerge à l'horizon. Nous avançons maintenant face à sa lumière rouge qui brûle nos yeux fatigués. Sous la boule de feu, nous apercevons une excavation circulaire remplie par une multitude d'ondes mouvantes, irréelles, inquiétantes. Nous sommes de plus en plus éblouis. Nous plissons les yeux. Quelle est cette forme de vie ? Le son du didjeridoo martèle ma tête comme il ne l'a jamais fait : les battements de l'Énergie vitale ! Oui ! C'est cela que j'entends, les battements de coeur de Celle du Commencement.

Mentalement, j'implore son nom secret ; je lui demande de m'aider à lui faire face. Mes yeux s'habituent lentement à la clarté scintillante, aux couleurs. Mais il me faut de longues minutes pour reconnaître nos maîtres ! Ils sont accroupis, méconnaissables sous leurs somptueuses parures, leur corps recouvert d'ocre, de duvet blanc d'oiseau et de végétaux collés à même la peau, de longues feuilles séchées. Le frémissement de leurs atours annihile leurs formes pal­pables, les transforme en une entité fluide, telles les ondes sacrées de la Mère lorsqu'elle descendit sur terre pour diffuser Son Énergie divine.

Soudain, les hommes se redressent, et, avec un ensemble étonnant, ils commencent un ballet frénéti­que. Leurs membres vont et viennent avec une violence inouïe ; ils penchent le torse en avant, le redressent aussi brusquement, mettent leurs cuisses à l'horizontale, frappent le sol au même instant avec trop de force pour qu'elle puisse être humaine ! Puis, toujours à l'unisson, ils s'asseyent et font vibrer leurs épaules aussi rapidement que les abeilles font vibrer leurs ailes. Le ballet se répète à l'infini. Je n'ai jamais vu une telle chorégraphie. Je suis étourdi par les bruits, les couleurs qui, sans cesse, s'agitent devant mes yeux, les odeurs, le rythme envoûtant. Incapables de penser, nous sommes emmenés au centre des dan­seurs où, nus, ressentant une fois de plus notre humi­liation, nous devons danser avec eux.

Plus tard, nos initiateurs prélèvent du sang des vei­nes de leurs bras, de sous leur sexe. Ils en remplissent des plats. Le sang gicle dans mes yeux, dans mes oreil­les, dans mon nombril, entre mes lèvres et sur mes pieds. Je suis pris de tremblements car j'ai la certitude que, cette fois, je reçois le sang de notre Mère.

A chaque battement de son cœur, des parcelles de l’Âme du monde s'infiltrent dans ma forme humaine comme elle le fit au début du Temps ; le rythme s'ac­célère et, avec lui, ma perception d'une véritable immersion dans cette Énergie, d'une communion avec l'univers tout entier. Puis, des sons étranges m'agressent, ni humains, ni animaux ; ils s'amplifient. Des Hommes marquent la cadence rapide de leurs chants par le bruit de deux bâtons de percussion. Au-dessus d'eux, les enveloppant fermement, les batte­ments du Cœur de ce que nous appelons la Mère continuent. On nous emmène maintenant dans la chaleur et la fumée d'un grand feu pour sécher la couche de sang dont nous sommes recouverts. Je suf­foque, je suis pris de vertiges.

C'est alors qu'un long vrombissement aigu heurte mes oreilles, semble s'engouffrer dans tout mon corps. Une terrible angoisse m'envahit car ce bruit étrange, qui fait trembler l'air, courber les flammes, agite le sable, c'est la voix de la Mère ! La voix qui fait fuir loin dans le bush les femmes, les enfants et les non-initiés. Je saute loin du feu pour m'enfuir comme je le dois dès que ce son retentit. Mais des poignes énergiques me retiennent.

Regarde ! m'ordonne mon père près duquel se tient mon oncle maternel.

Le terrible son s'arrête enfin. Mon calme revient lentement.

Regarde ici ! insiste-t-il en me désignant un grand morceau de bois effilé aux deux extrémités, dont l'une, trouée, est munie d'un long filin de che­veux tressés.

Je lève vers lui des yeux ahuris.

— Ce tjurunga, cet objet hautement sacré, est le réceptacle de la force et des pouvoirs des Ancêtres associés à l'Énergie vitale sacrée. Pour comprendre ce mystère, il te faut aller au-delà de ta raison. Il est le passage qui nous mène dans le Temps du Rêve. Il représente le signe concret et visible du Rêve, du Temps du Rêve éternel. Avec lui, tu auras la Révéla­tion de ce Rêve. La Vie et la force qui en émanent parviennent aux hommes par son truchement. La voix de notre Mère se propage par le ronflement vibrant que fait ce rhombe lorsqu'on lui imprime un mouvement de rotation rapide au-dessus de nos têtes en le tenant par ce lien.

Abasourdi, incrédule, je regarde l'objet recouvert d'ocre rouge, le sang des Femmes-Unthippa. Après un silence, mon père continue :

Avec cette première Révélation, tu fais tes premiers pas dans le Temps Alcheringa. Tu sors des ténè­bres. D'autres tjurungas te seront plus tard présentés. Tous contiennent une partie de la Connaissance du Temps Alcheringa. Tu partages désormais le lourd secret des Hommes-véritables. je n'ai plus rien à ajouter. Non ! Ce n'était pas nécessaire ! je savais que la mort sanctionnait la moindre allusion aux secrets de l'Enseignement.

Ce soir, continue mon oncle maternel, tu dor­miras avec ce rhombe sous la tête. Son pouvoir de transmission est immense. D'autant plus qu'il est fort ancien. Avec lui, tu avanceras très vite vers ton passé du Temps du Rêve éternel, le « Temps de la réalité immuable et toujours présente qui est à la base du Temps et s'exprime en lui ».

Mes maîtres me font allonger. Accroupis autour de moi, ils psalmodient un chant sacré tout en me frot­tant doucement le dos avec l'objet religieux qui, lentement, diffuse dans mon corps et mon esprit son essence divine.

Tu es devenu un Être sacré, murmurent-ils en se relevant pendant que le didjeridoo nous enveloppe toujours de sons venus d'un autre monde. Chaque jour, ce rhombe aidera l'un de vous à se souvenir.

 Sur ces mots, nos initiateurs nous quittent.

 

ALCHERINGA -LE TEMPS DU RÊVE ÉTERNEL 

 Lire: Alcheringa : le temps du rêve éternel 

 

 

 

 

 

 

CE QU’UNE PIEUVRE M’A APPRIS (My Octopus Teacher)

 


My Octopus Teacher (littéralement « Mon professeur pieuvre ») est un documentaire très singulier, remarquable sur certains points et regrettable sur d'autres. D'abord, le négatif. Il fait pleinement abstraction d’un contexte social qu'il est pourtant indécent de passer sous silence : un vidéaste blanc fortuné, en Afrique du Sud, vivant dans une belle demeure surplombant l’océan, dont l’apitoiement sur lui-même est donc assez malaisant quand on sait que, dans le pays, les inégalités et injustices entre Blancs et Noirs continuent de faire rage, que des gens meurent de faim dans les townships, etc. D'autant que ledit vidéaste se met lui-même en scène de manière assez narcissique (la critique vidéo (anglophone) postée en commentaire par  Laura Outan récapitule les points regrettables).
C’est l’histoire, donc, d’un réalisateur professionnel dépressif qui aime aller nager dans l’océan pour se changer les idées, goûter à quelques instants de sérénité. Un jour, tandis qu’il se promène dans une forêt sous-marine de kelp, il rencontre une pieuvre. S’ensuit alors une étonnante relation entre deux personnes — une personne pieuvre et une personne humaine — pourtant issues de deux mondes diamétralement opposés — du moins est-ce ce qu’on aurait tendance à croire.
Car ce que le film vient nous rappeler — ce que la civilisation nous a fait oublier, en tentant de nous en extraire, et en y parvenant, au moins en partie — c’est qu’en réalité, toutes les espèces vivantes font partie du même monde. Et que nous autres humains civilisés — créatures extraterrestres temporairement contraintes de vivre sur la Terre (Terre que « Dieu a conçue comme une planète jetable », pour reprendre la récente formulation d’un pasteur états-unien de Californie, John MacArthur, aussi auteur d’un best-seller biblique) en attendant que Mars soit prête à nous accueillir ou que nous soyons techno-génétiquement adaptés à vivre dans le vide galactique (et plus seulement dans le néant social du XXIème siècle) — que nous autres humains civilisés, donc, avons tout à gagner à retourner vivre dans le monde commun.
 


Follow by Email

Followers

VISITES