ESPRIT SHAMAN
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Les images se multiplient, fugaces et vives,
Insaisissables demeures des richesses éternelles
D'un esprit qui contemple loin du temps
Tous les mondes possibles
L'Esprit Shaman
.
Le chamanisme, il faut le créer, l'inventer. Il n'existe pas en tant que formule, en tant que temple, en tant que système. C'est une réanimation permanente du vivant.
Luis Ansa, le Secret de l'Aigle

.L'homme succombera, tué par l'excès de ce qu'il appelle la civilisation. J. H. Fabre



LA MUSIQUE DES PULLAVAN




Extraits du textes « Le Chants de Pullavan », (Kerala, Inde du sud), de Laurent Aubert. Pour la partie musical se référer au cd et au détail techniques du texte correspondant.

Les Pulluvan sont les détenteurs d'un vaste répertoire de mythes et de chants de louange ou d'exorcisme adressés aux nâga. Les pa­roles de ces chants relatent leurs légendes, décrivent leurs pouvoirs ou stigmatisent leurs éventuelles influences néfastes (sarppa­dôsam) et la manière de s'en libérer, en dé­taillant par exemple leurs aliments favoris – en d'autres termes ceux qu'il convient de leur offrir lors des rituels afin de s'attirer leurs faveurs. Les dieux-serpents passent en effet pour avoir la capacité de chasser le mauvais œil.

 Le «mal de serpent» (sarppa-dôsam) représente une énergie ambiguë symbolisée par son venin, drogue à la fois curative et destructrice, qu'il appartient à l'initié de savoir manipuler à bon escient.

1. Shiva-stuti («Louange à Shiva»)
Ce chant est une «louange descriptive» (stuti) du dieu Shiva, considéré comme le maître du temps et l'ascète par excellence. Shiva y est d'abord dépeint sous son apparence traditionnelle : le corps couvert de cendres et orné de ses attributs, les nâga, le collier de graines de rudrâksam et les os symbolisant l'impermanence de la vie terrestre. «Je me prosterne devant ton corps, qui est saint "des pieds aux cheveux" (pâdâdi-kêsam), ô Shiva, toi dont le soleil et la lune sont les yeux, dont le Gange coule de la chevelure». L'escorte de Shiva est également évoquée, notamment son épouse Pârvati, ses deux fils et le sage Bahula. La suite du chant évoque la rencontre de Shiva et de Vishnu. Resplendissant comme le soleil, ce dernier repose sur le serpent Ananta, lui-même lové sur l'Océan de lait. À sa vue, Shiva et sa suite se prosternent devant lui. Le chanteur conclut en exprimant sa dévotion au dieu Shiva et en appelant sa bénédiction.

2. Sarppam-pâttu («Chant de serpents»)
Ce «chant de serpents» (sarppam-pâttu) est coutumièrement chanté par les Pulluvatti lors de leurs tournées de quête dans les demeures familiales. L'occasion est souvent déterminée par le calendrier, certaines dates étant jugées particulièrement auspicieuses par l'astrolo­gie. 

Il commence par une description de l'ori­gine des dieux-serpents, qui se sont d'abord manifestés aux lieux saints de Vettikode et de Mannarasala, dans le district d'Alappuzha. Les nâga principaux sont associés aux quatre grandes castes (varna) de la société brahmanique et à leurs divinités tutélaires respectives : Brahmâ, Vishnu, Shiva et Indra. La Pullavati officiante recommande ensuite aux dévots d'ouvrir leurs oreilles et de bien écouter ses préceptes, d'effectuer régulièrement leurs offrandes (pûja) et d'observer chaque année une période de retraite (mandalam, «cycle» de quarante-et-un jours). Puis elle s'adresse directement aux nâga, et en particulier à leur reine Nâgayakshi, invoquant sa bénédiction afin qu'elle garantisse prospérité (aisvanlam) et progéniture heureuse (santâna-bhâgyam) à ses adorateurs tout en les libérant du «mal de serpent» (sarppa-dôsam).

Le chant se poursuit par une énumération des nâga en fonction du nombre de leurs têtes : à une tête (Omkara-sarppam), à deux (Palazhi-shivanutu-sarppam), à trois (Mani­nâgam), à quatre (Nâgarâja), à cinq (Anjana­mani-sarppam), etc. La Pullavati termine en affirmant que, si son chant a l'honneur de plaire aux dieux-serpents, ceux-ci ne man­queront pas de bénir la famille pour laquelle elle chante.


3. Mûla-janma-stuti («Éloge de la première naissance»)
Cet «éloge de la première naissance», aussi appelé sarppan-galude âdimûlam («rési­dence originelle des serpents»), est en fait une variante du même thème que le chant précédent. Il décrit les huit principaux nâga mentionnés dans les récits mythologiques des Pûrana et les huit lieux que Parashu­râma² leur assigna comme résidences initiales (âdimûlam), «lorsqu'il les fit venir d'Inde du Nord au Kerala avec les brahmanes», selon le Pullavan officiant.
²Parashurama, le sixième avatars de Vishnu, créa le Kérala d'un coup de hache et initia vingt et un guerriers, les Naïrs ou Nayar, au Kalaripayat, art martial de l'Inde du Sud.

4. Ganapati-stuti («Louange à Ganapati»)
Ce chant est une «louange descriptive» (stuti) de Ganapati, le dieu qui écarte les obstacles, et dont la résidence (sthânam) se trouve symboliquement dans l'angle sud-ouest (kanni râsi, le signe de la Vierge) du sanctuaire, selon le pullavan officiant. Chaque famille de Pulluvan en possède sa propre variante et, lors du kalam-pâttu, il est traditionnellement interprété au cours de l'«offrande des cinq ornements» (pancâlamkâra-pûja), un rite qui a lieu au coucher du soleil, après que le chef des Pulluvan a solennellement allumé la lampe à huile et les bâtonnets d'encens, et avant que la structure temporaire (pan­tal) sous laquelle sera réalisé le kalam soit sacralisée par la pose d'une bande de tissu rouge sur son toit.

Le Ganapati-stuti comporte divers élo­ges adressés à Ganapati et à Nâgarâja, le «seigneur des nâga», ainsi qu'aux dieux et aux ancêtres de la famille commanditaire du rituel et de celle des officiants pulluvan. Y figure aussi la liste des offrandes que Ga­napati souhaite recevoir, et qui doivent lui être remises afin que le rituel soit placé sous de bons augures : «Je t'offre une lampe (vi­lakku), des fleurs (puspam), du riz (malari), du sucre brun de canne (sarkara) et des noix de coco séchées (kottatankal)».


5. Sarppôlpatti («Genèse des serpents»)
La «genèse des serpents» (sarppôlpatti ou nâgôlpatti) est le récit du mythe d'origine des nâga, de leur conception à leur sacrifice (sarppasatram) final; il est interprété dans le but d'écarter le «mal de serpent» (sarppa­dôsam), en d'autres termes les influences négatives pouvant émaner des nâga. On notera qu'il est une variante d'un épisode bien connu du Mahâbhârata (I, 16).

Après une invocation au dieu Shiva, auquel est attribué le son du pulluvan-kutam, la Pullavati officiante chante un épisode de la légende de Vinitâ et Kadrû, les deux sœurs ophidiennes épouses du sage Kashyappan. Vinitâ, l'aînée, pond trois œufs – deux, selon d'autres varian­tes du chant – dont naîtront autant de serpents, et Kadrû, sa cadette, mille et un. Jalouse, Vinitâ demande à sa sœur de lui en donner la moitié. Comme celle-ci refuse, elle la maudit et menace ses enfants, disant qu'ils mourront dans les flammes. Effrayés, les jeunes nâga s'enfuient pour se cacher sous les feuilles d'un lotus rouge; mais Vinitâ coupe toutes les tiges des lotus. Les jeunes serpents s'abritent alors dans un théâtre (nâtakasala); mais elle y boute le feu; puis dans la Mer de lait, qu'elle incendie également. Après avoir supplié leur père de les aider, les jeunes nâga voient ap­paraître une Pulluvatti transportant de l'eau dans son pot de terre; elle en verse le contenu dans la mer, qui se rafraîchit instantanément. Sauvés, les serpents vont se réfugier dans une grotte, où ils demeurent pendant douze ans.

Suit une description des offrandes qu'il faut présenter aux nâga afin de les satisfaire, en particulier des fleurs d'aréquier fraîches et de la farine au lait (nûrum pâlum). L’officiante joue ensuite la beauté et la gloire de Nâgarâja et de Nâgayakshi, qui résident à Mannarasala, tout en décrivant leur apparence merveilleu­se : leur tête est belle comme un bourgeon de lotus, leur front est orné du croissant de lune et des marques de Shiva, leurs yeux sont semblables à des pétales de lotus, etc. Elle invite alors les nâga, qu'elle appelle les «dieux du destin» (dharma-daivam) à danser sur sa musique, tout en les invoquant en ces termes :

«Si, par mégarde, j'ai brisé un de vos œufs, je vous offrirai un œuf d'argent;

Si j'ai détruit votre maison, je vous offrirai un œuf de cuivre;

Si j'ai tué un de vos enfants, je vous offrirai un serpent d'or;

Si j'ai brûlé votre sanctuaire, je planterai un arbre à la sève laiteuse dans la forêt.

Pardonnez mes erreurs et bénissez ceux qui joignent leurs mains face à vous.

Que mon chant et ma louange vous apportent la félicité !»


6. Khândava-vânam («La forêt de Khân­dava»)
Ce chant a été interprété lors d'un rituel de kalam-ezhuttu-pâttu au cours duquel fut réalisé le kalam des «huit cobras» (asta-nâgam). Il fut chanté une fois la pûja initiale effectuée sur l'accompagne­ment de musique instrumentale. Le Pullavan officiant commence par évoquer la préparation rituelle de l'espace consacré, tout en appelant la présence des nâga sur le kalam qui va être tracé en mémoire du mythe de la forêt de Khândava (Khândava-vânam).

Selon son récit, cette forêt fut ravagée par un terrible incendie, et les serpents qui l'habitaient durent fuir. Non loin de là, une femme brahmane appelée Tangamani Varasya puisait de l'eau, et un nâga, qui était parvenu à s'échapper des flammes, vint se lover dans son pot (kutam). Tangamani eut pitié de lui et le ramena à la maison, ce qui occasionna le courroux de sa famille. «Pourquoi l'as-tu ramené ? Il était en chemin pour une autre destination», lui dit son mari. «Nous ne pou­vons pas le nourrir, nous ne pouvons pas le satisfaire. Nous n'en avons ni les moyens, ni le pouvoir.» Furieux, il répudia Tangamani et la chassa de la maison avec sa jarre contenant le serpent.

Reconnaissant, le nâga bénit Tangamani et lui dit : «Invoque-moi et joue de ce pot (kutam) comme d'un instrument de musique; je viendrai alors et subviendrai à tous tes be­soins.» Tangamani devint ainsi la première Pulluvatti et, en souvenir d'elle, c'est toujours le kutam qui est joué en premier au début de ce morceau. «Ce récit explique pourquoi, plus que les hommes, les femmes pulluvatti béné­ficient d'une grâce particulière», commentera une des chanteuses plus tard. «Il démontre aussi, ajou­tera un chanteur en souriant, qu'à l'origine, les Pulluvan étaient bien des brahmanes!»


7. Asta-nâgam («Les huit serpents»)
Lors de la même séance, une fois le kalam ter­miné et les différentes offrandes et processions rituelles effectuées, les piniyâl s'enduisent de nûrum pâlum, font trois fois le tour du kalam et lui offrent une fleur et de l'eau, puis se prosternent devant lui : c'est le signe que la possession (tullal) peut commencer. Le chef de la famille offre une gerbe de fleurs d'aré­quier à chacune des piniyâl, qui, ce bouquet à la main, entrent en méditation.

Le Pullavan officiant entonne alors son chant, qui est une invocation aux nâga et aux autres dieux afin qu'ils s'installent dans le kalam. Après une, louange à Murukan, fils de Shiva, il mentionne ensuite la demeure originelle (mûla-sthânam) des dieux, que le kalam reproduit symbolique­ment. Les huit nâga qui y sont dessinés entre­lacés les synthétisent tous, et le chanteur les décrit tour à tour, dans un ordre correspondant au nombre de leurs têtes, jusqu'au «serpent su­prême» (para-nâga), qui règne au sommet du banian sacré, et à Anantan Vasuki, le serpent à mille-et-une tête, sur lequel repose Bhagavan (Vishnu) lors de son sommeil cosmique. Le Pullavan évoque encore le sanctuaire de Mannarasala, où eut lieu la première apparition terrestre des nâga, et où réside désormais Nâgarâja. La raison d'être de ce chant dans le rituel est que chaque déité mentionnée est censée être rendue présente par le pouvoir attribué à la parole du chanteur, à la fois invocation et célébration.


8. Nâgayakshi-yude abharanangal («Les ornements de Nâgayakshi»)

Le Pullavan officiant interprète ici deux chants qui n'appartiennent pas à proprement parler au répertoire rituel des Pulluvan. Traditionnel­lement, ils sont destinés à «remplir les temps morts» entre les différentes phases d'une séance; ils peuvent aussi être interprétés lors de joutes poétiques opposant plusieurs Pullu­van. Le premier est un poème improvisé (kettu kavita), qui présente une louange descriptive de Karimnâgayakshi, la «reine noire des nâga». Le chanteur compare ses ornements à ceux de l'image populaire de la Déesse. Ces ornements sont décrits et situés sur son corps afin de mettre en évidence sa splendeur. Le chant se conclut sur une invocation au dieu Nârâyana (Vishnu).

Le second chant, interprété sur un rythme ternaire au tempo plus vif, fait référence à Nâgarâja, le seigneur des serpents dansant sur le chignon de Shiva. Il y est dit que le jour de son anniversaire, qui est celui de la constellation d'Âyilyam, neuvième jour du mois de Kanni (septembre-octobre), Nâgarâja reçoit une offrande de farine au lait (nûrum pâlum) de la part de belles jeunes femmes aux doigts ornés de leurs plus beaux atours. Le nûrum pâlum consiste en un mélange de riz concassé et de lait, auquel on peut ajouter de petites bananes, de jeunes noix de coco, de l'eau et de la poudre de curcuma.



9. Nâvêru-pâttu 
(«Chant d'exorcisme»)

Le nâvêru («malédiction») est un «chant de libération du mal de serpent» (sarppa-dôsam tirânulla-pâttu), généralement interprété en fin de séance. Chant au rythme libre, non mesuré, il est ici accompagné à la vièle seule (La pulluvan-vîna, parfois appelée nâga­vîna, une petite vièle monocorde à la caisse de résonance faite d'une cuvette de bois tendue d'une table d'harmonie en peau de varan).
Ses bienfaits sont censés s'étendre à l'assistance entière et, bien sûr, aux Pulluvan eux-mêmes. Il peut être chanté sur demande, hors de tout contexte cérémoniel, personnellement destiné à celui qui en fait la demande, ainsi qu'à sa famille et à ses proches. Le Pullavan officiant demande aux nâga d'écarter toute influence néfaste (dôsam), toute souffrance du chemin de cette personne, y compris celles pouvant résulter de l'influence des planètes ou de paroles inconsidérées. Il appelle aussi de ses voeux la réalisation de ses projets. À cet effet, il invoque Nâgarâja, qui réside à Vettikode, son épouse Nâgayakshi-amura, la déesse Bhadrakâli et les serpents qui dansent sur le chignon de Shiva. Le chant se termine sur une prière à Nâgayakshi afin qu'elle accorde sa bénédiction et sa protection.
 Extraits du textes « Le Chants de Pullavan », 
(Kerala, Inde du sud), de Laurent Aubert



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