ESPRIT SHAMAN
.

Les images se multiplient, fugaces et vives,
Insaisissables demeures des richesses éternelles
D'un esprit qui contemple loin du temps
Tous les mondes possibles
L'Esprit Shaman
.
Le chamanisme, il faut le créer, l'inventer. Il n'existe pas en tant que formule, en tant que temple, en tant que système. C'est une réanimation permanente du vivant.
Luis Ansa, le Secret de l'Aigle

.L'homme succombera, tué par l'excès de ce qu'il appelle la civilisation. J. H. Fabre



La civilisation moderne est assoiffée de beauté

“Nous avons dépoétisé nos sociétés”, Pierre Rabhi, en Ardèche

 

 « Je trouve très fort de vivre sans beauté. J'ai pour ma part toujours refusé de brader mon droit à la beauté. »

 

 « La civilisation moderne est assoiffée de beauté mais y a très peu accès. A force de construire des objets, des maisons, des immeubles sans âme, nous avons dépoétisé nos sociétés. Nous avons aussi perdu l'accessibilité à ce faste de la nature, des arbres, des animaux qui nous a pourtant été gracieusement offert. »

 

Les technocrates de l’écologie

« Le discours écologique actuel est très factuel, “pratico-pratique”, scientifique, comme si on n'osait pas parler de cette beauté dont nous avons pourtant besoin pour nous épanouir. C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles l'écologie politique ne rallie pas tant que ça. Si on n'est pas sensible à la terre, aux végétaux, on devient un technicien de l'écologie, on emploie un langage neutre et rassurant, fait d'“environnement” et de “développement durable”. Mais il faut pouvoir parler de cette beauté spécifique de la nature qui nous enchante, nous fait vibrer. Nous avons besoin de nous nourrir de sa splendeur, de son mystère, et pas seulement de ses aspects matériels, pratiques, biologiques. »

 

L'homme fait de mots

A l'endroit où les mots et le lieu se rejoignent, on trouve le sacré. Celui qui n'a qu'une tradition orale pense la langue en ces termes: "Mes mots n'existent que par ma voix. Si je parle à la légère, je galvaude mes mots." Deux phrases qui, à elles seules, pourraient illustrer la substance de ce recueil écrit sur une période de trente années. Les essais, souvenirs autobiographiques, notes de voyages et récits allégoriques qui composent le livre retracent la quête spirituelle et artistique de l'auteur pour parvenir à une définition encore inédite de la littérature. On comprend, en lisant ces pages, que Momaday soit devenu la première grande voix amérindienne de ce siècle. Fidèle à la tradition orale dans laquelle les mots ont une valeur sacrée, il choisit les siens avec soin et nous entraîne aux sources même de l'imaginaire et de la création. Fil conducteur du livre, l'analyse qu'il fait du rapport au langage dans les cultures de tradition écrite et orale, outre que celle-ci pose les fondements de la littérature amérindienne, éclaire des siècles d'histoire américaine, de malentendus entre Indiens et Blancs, de politiques indiennes bien intentionnées mais myopes se soldant aujourd'hui encore par des échecs retentissants aux irréparables dégâts émotionnels. Oeuvre de sagesse, sans trace de colère ni de rancœur, L'Homme fait de mots constitue l'introduction par excellence à toute étude de la question indienne dont elle synthétise l'essence.

 N. Scott Momaday

L'homme fait de mots

Éd. du Rocher, 1998 - 256 pages

Les mots sont aussi des symboles


Écoutons Tahca Ushte, Cerf Boiteux, dont les paroles sur le pouvoirs des mots recoupent celles de Scott Momaday dans son ouvrage "L'homme fait de mots" concernant le pouvoir du nom dans la tradition amérindienne.

Les mots sont aussi des symboles d'un grand pouvoir, surtout les noms de person­nes. Pas Charles, Dick et George. Il ne s'attache pas grand pouvoir à ces noms. Mais Nuage Rouge, Élan Noir, Tourbillon, Deux Lunes, Cerf Boiteux - ces noms-là sont en relation avec le Grand Esprit. Chaque nom indien repose sur une histoire, une vision, une quête de rêves. Un nom doit être à la source de grands bienfaits ; mettre l'homme au contact de la nature et de la vie animale. On doit exister sous l'empire de son nom. S'en remettre à lui, y puiser sa force. Un nom doit être - réellement - un nom propre, créé pour un être en particulier et lui appartenant exclusivement. Charles, Dick, George ou Machin-Truc ne sont pas des noms propres.
Chaque nom indien relate une histoire qui demeure cachée aux étrangers si on ne la leur explique pas. Prenez notre illustre Homme Apeuré Par Son Cheval. Cela semble bizarre dans votre langue. Mais Homme Apeuré conduisit ses guer­riers au combat et devant lui l'ennemi prit la fuite. Les voyants guérisseurs voulurent l'honorer et lui conférèrent ce nom, qui en réalité veut dire : Il est si intrépide et si redouté que ses ennemis - les hommes apeurés, l'Homme Apeuré - se sont enfuis à la seule vue de son cheval, même s'il ne le montait pas. Voilà un nom d'une grande valeur, un vrai nom. Celui qui l'a porté a dû mener une vie d'une grande dignité.
Outre le nom sous lequel nous sommes connus, nous les Sioux portions aussi un autre nom, un nom secret, jamais prononcé à voix haute. C'était notre nom dit de destin propice et de longue vie. Parfois ce nom confidentiel était donné à l'enfant par le grand-père ou le voyant-guérisseur, mais le mieux était qu'il le soit par un winkte.
Les winktes étaient des hommes qui s'habillaient en femmes, avaient l'air de femmes et se comportaient comme des femmes. Ils agissaient ainsi de leur propre volonté ou pour se soumettre à un rêve qu'ils avaient eu. Ils n'étaient pas comme les autres hommes, mais le Grand Esprit les faisaient winktes et nous les regar­dions comme tels. Il leur était attribué le don de prophétie, et l'on croyait que le nom secret donné par un winkte était chargé d'un pouvoir particulier, tout à fait efficace. Jadis, le père faisait don au winkte d'un beau cheval, pour le remercier de conférer un tel nom à son enfant.
À l'homme blanc, les symboles sont tout juste quelque chose d'agréable, qui permet de se laisser aller à des spéculations, à un jeu de l'esprit. Pour nous, ils sont plus que cela, beaucoup plus. Il s'agit pour nous de vivre les symboles. Vous me voyez répandre un peu de terre rouge sur le plancher. Je l'aplatis avec la paume de ma main et la lisse avec une plume d'aigle. Ensuite avec le doigt je trace un cercle, un cercle qui n'a pas de fin. Un homme est figuré dans ce cercle. C'est moi. C'est aussi un esprit. Au-dessus de la tête se dressent quatre cornes.
Elles représentent les quatre vents. Les cornes sont arrondies aux extrémités. Une des courbes est la courbe du bien, l'autre celle du mal. Cette dernière pourrait servir à tuer quelqu'un.
Si vous regardez mieux ce cercle sans fin, vous vous apercevrez qu'il a également la forme d'une demi-lune. Avec le pouce, j'imprime vingt-quatre points autour du cercle. Ils représentent les vingt-quatre voyants-guérisseurs qu'il m'a été dit d'avoir à consacrer. Il y en a dix-huit que j'ai déjà consacrés...
Les vingt-quatre points symbolisent aussi les quatre points cardinaux, quatre points pour chacun d'eux - le nord, l'est, l'ouest, le sud - et quatre pour le soleil là-haut et quatre pour la terre sous nos pieds. Mon calumet pointe vers toutes ces direc­tions. Nous sommes désormais en harmonie avec l'univers, fondus en lui, un point sur le cercle qui n'a pas de fin. Cela veuf dire que nous étions ici bien avant que ne vienne le premier homme blanc ; nous y sommes en ce moment, nous y serons à la fin du temps — du temps indien. Nous vivrons...

 Tahca Ushte, De mémoire indienne

Qu'est-ce qu'un Homme Médecine ?




Tahca Ushte, Cerf Boîteux, chef spirituel de la tribu Mni Owoju – les Semeurs près de l'eau –l'une des sept tribus occidentales de la nation sioux nous éclaire sur ce qu'est véritablement l'Homme Médecine, le "Medecine Man" dans son ouvrage "De mémoire indienne".

« Medecine Man » est le mot utilisé par les Blancs ;  il n'existe pas dans le lan­gage indien. J'aimerais dire qu'il y a des mots plus appropriés pour indiquer ce qu'est un « Homme Médecine » mais je ne les trouve pas et vous n'y parviendrez pas non plus, donc je pense qu'il faudra vous en contenter.
Sachez pourtant que ce mot ne couvre pas toutes les significations qui viennent à l'esprit d'un Indien lorsqu'il dit Wicasa Wakan.
Nous avons différents noms pour les différents individus qui font différentes choses tandis que vous leur donnez à tous le même nom.
Nous, par contre, nous distinguons le guérisseur : pejuta wicasa - qui est l'homme des herbes - mais ne soigne pas uniquement avec les herbes, il doit avoir le wakan, le pouvoir de soigner. Ensuite nous avons le yuwipi - l'homme des peaux et des pierres qui soignent.
Nous parlons également de waayatan - l'homme de la vision qui soit dire à l'avance les événements qui arriveront dans l'avenir car il lui a été donné le pouvoir de voir par avance.
Ensuite il y a le wapiya- le comploteur que vous pourriez appeler un sorcier.
Si c'est un homme bon, il accomplit un acte nommé waanazin - c'est-à-dire qu'il combat le malaise, extrait de votre corps les choses mauvaises qui y ont été envoyées par un esprit mauvais. En revanche, si c'est un individu malveillant, il causera des maladies que lui seul pourra soigner, si vous le payez.
Un autre type d'Homme Médecine est l'heyoka - le bouffon sacré qui utilise le pouvoir du tonnerre pour soigner certaines personnes.
Toutefois, plus j'y pense et plus j'en suis convaincu : le vrai Médecine Man est le wicasa wakan - l'homme sacré - car lui sait soigner, faire des prophéties, parler aux herbes, commander les pierres, conduire une danse du soleil ou, même, changer le temps ; mais tout cela pour lui n'a pas beaucoup d'importance, ce ne sont que des passages qui sont désormais derrière lui car il a conquis le wakanya wowanyanke - la grande vision.
Le wicasa wakan veut rester seul, loin de la foule, de tous les problèmes de tous les jours.
Il aime méditer, s'appuyer contre un arbre ou un rocher et sentir la terre bouger sous ses pieds, sentir le poids du grand ciel flamboyant au-dessus de lui. De la sorte il peut comprendre la réalité.
Fermant les yeux, il voit beaucoup de choses clairement. Ce qui compte c'est ce que l'on voit avec les yeux fermés !
Le wicasa wakan aime le silence autour de lui, qui l'enveloppe comme une couverture, un silence puissant, à la voix de tonnerre qui lui dit beaucoup de choses.
Un homme de ce genre aime rester dans des endroits où il n'y a pas d'outres sons que le ronronnement des insectes.
Il s'assoit en regardant l'ouest et demande de l'aide.
Il parle aux plantes et celles-ci lui répondent.
Il écoute les voix des wama kaskan - tous ceux qui se déplacent sur la terre -les animaux.
Lui ne fait qu'un avec eux. Quelque chose s'écoule en lui, provenant de tous les
êtres vivants à tout moment et à tout moment quelque chose émane de lui. Je ne sais pas où et quoi, mois cela existe, je le sais.
Ce type d'Homme Médecine n'est ni bon ni mauvais - il vit et cela est suffisant. Le wicasa wakan est simplement lui-même, il a la même liberté qu'un arbre ou un oiseau.
La liberté peut être belle ou laide, mais cela n'a pas beaucoup d'importance. Je pense qu'être un Homme Médecine est un état mental, une manière de regar­der et de comprendre cette terre, la signification du tout. Je suis un Homme Médecine parce qu'un rêve me l'a indiqué, parce qu'il m'a été ordonné de le devenir, parce que les anciens m'ont aidé à le devenir.
Il n'y a rien que je  puisse faire à ce propos.
Je peux vous soigner d'une maladie simplement avec de l'eau pure et l'effet de ma vision - ce qui n'arrive pas toujours, mais assez souvent.
On peut devenir un Homme Médecine de manières différentes, je le suis par le biais d'une hanblechia - la recherche de la vision.
Pour trouver sa propre vision il faut s'adresser à la nature.
J'ai su que j'étais né pour devenir un Homme Médecine, lorsque dans le trou où je me trouvais pour ma première hanblechia - la recherche de la vision -, j'ai entendu le son qui était le cri d'un oiseau et j'ai compris sa voix. J'avais seize ans et je portais encore mon nom de jeune garçon mais je savais qu'après mon épreuve, ayant eu ma vision, on allait me donner mon nom d'homme.
Une chose me préoccupait, je voulais devenir un guérisseur, mais on ne peut pas apprendre à être un Homme Médecine comme les Blancs qui vont à l'école.
Un vieil homme sacré peut vous instruire sur les herbes et sur la manière de conduire une cérémonie mais toutes ces choses, en soi, ne sont rien. Sons la vision et le pouvoir, elles ne servent à rien.
Que se serait-il passé si je n'avais pas eu ma vision ? Si j'avais échoué ? « Tu sauras si le pouvoir t'est donné », m'avait dit mon oncle.
Nous, Sioux, nous croyons qu'il existe quelque chose en nous qui nous contrôle, quelque chose comme une deuxième personne. Nous l'appelons nagi, vous pourriez l'appeler l'âme, l'esprit, l'essence. On ne peut pas le voir ni le sentir mais cette nuit-là, sur la colline et dans mon trou, j'ai su qu'il était en moi.
Puis j'ai senti le pouvoir m'inonder comme un fleuve en crue. À ce moment-là, j'ai su que je deviendrais un wicasa wakan, un Homme Médecine et je me suis mis à pleurer de joie. On devient un wicasa wakan en apprenant le langage secret pour parler de choses sacrées, travailler avec les pierres et les herbes, utiliser la pipe.
Un Homme Médecine doit sentir la terre, il doit pouvoir la lire comme l'homme blanc lit un livre.
Notre croyance est profondément enracinée dans notre terre, peu importe que vous l'ayez asphaltée, car si vous l'oubliez pendant un ou deux ans, tout cet asphalte, nos plantes, nos plantes indiennes, pousseront sous l'asphalte et le recouvriront.
Je ne vous ai pas tout dit sur nos usages. Vous comprenez bien qu'il y a des choses dont il ne faut pas parler, il y a des choses qui doivent rester secrètes. Si tout était dit, il n'y aurait plus de mystères et les hommes ne peuvent vivre sans mystères : ils en ont grand besoin !

 Tahca Ushte, De mémoire indienne;

Rien ne dure longtemps...


Extrait de Nous sommes tous américain de Albert Guignard


Ma première rencontre avec Lance Henson a lieu dans un  théâtre lyonnais, le 19 janvier 1998. Sollicitant le poète cheyenne pour la dédicace de son livre Une soudaine  solitude, je lui confie le parallèle que m’inspirent les  origines amérindiennes de ma jument pie avec le fait qu’après-guerre la France exsangue importait, par bateaux entiers, ces chevaux sauvages et tâchés à
destination de ses abattoirs.
L’homme hoche la tête avec gravité. Déjà sur la photo, en  couverture du livre, le sourire confiant qui détend ses traits ne parvient pas à effacer la tristesse de son regard sombre. Au-delà de l’apitoiement, j’y lis cinquante-quatre années d’impuissance à secourir.
Après un instant de réflexion, ou de soudaine solitude, Henson signe : « Dans l’espérance pour notre mère la Terre. » Je pense à ma propre mère, morte d’un cancer il y a deux mois, jour pour jour ; à cette monstrueuse ruée vers l’or où le peuple de Colomb court comme un poulet auquel on a tranché la tête. Trop tard ! Nous sommes tous Américains !

La même nuit, en voiture, lors de mon retour chez moi dans les monts du Lyonnais, j’ai laissé le livre totémique sur le siège passager, ouvert sur des mots peu habitués à l’encre et au papier. Je les lis à voix haute pour les apprivoiser : «Na tsistsistas» évoque le crissement d’un grillon. Allongée à l’arrière, ma chienne berger ne se redresse pas pour répondre.
Arrivé, je fais un détour par mon pré. Le mont Popey offre ses flancs boisés au vent du sud. Je m’approche de la barrière. Mes deux juments viennent à ma rencontre. L’air est froid et humide. Je prends une profonde respiration en levant la tête. C’est la Voix Lactée qui donne au ciel son impression de voûte. C’est notre galaxie. Bien avant que l’astronomie moderne ne le confirme, les Cheyennes désignaient en elle, Mahéo, le grand créateur.
Je me surprends à le prier de me garder sain.
J’ai arraché le gui de vieux pommiers et les ai élagués. Il me reste à brûler le bois. J’envisage de planter une haie de noisetiers et, au printemps, d’amener ma jument pie à l’étalon... Cette nuit-là, je ne m’explique pas une soudaine sérénité. Elle me fait murmurer à l’oreille des chevaux : « na tsistsistas/na shi neh /na piva mohk da /na shi neh. (Je suis un être humain / je suis là / je me sens bien / je suis là).»

En préambule d’une autre lecture dans la région, en octobre 1999, Henson déclare : « Je ne suis pas capitaliste. Je ne suis pas communiste. Je ne suis pas Américain. Je ne suis pas Indien : les Indiens vivent en Inde. Je suis Cheyenne... Je vous sa lue au nom de la nation cheyenne...»
Ce jour-là, lors de notre seconde rencontre, je lui parle de mon souhait de créer une « cabane d’éditions » et de le publier. J’ai beau me définir en résistance contre les excès d’une économie qualifiée trompeusement de mondialisation libérale, j’ai conscience que ce n’est pour lui qu’un discours.
Lance a tenu sa promesse de m’offrir, d’ici deux mois, une poignée de poèmes inédits. Quant à moi, à la manière de Coyote, cet esprit espiègle qui tire les ficelles derrière le voile des apparences, faisant surgir l’irrationnel, ou du Farceur (trickster),
autre figure de la culture amérindienne, j’ai choisi de les publier sous le titre ironique de : NOUS SOMMES TOUS AMERICAINS ! (en écho à un festival international de poésie à Paris où, invité, Lance raya sur l’affiche la mention « Américain » accolée à son nom, pour inscrire Cheyenne à la place.) La mauvaise blague ! Dieu, merci, Lance Henson est là pour témoigner du contraire inlassablement. C’est tout le sens de sa mission de Guerrier du Chien : préserver la mémoire tribale et celle des peuples frères,
même si –comme le chanta Antilope Blanche avant d’être assassiné à Sand Creek, en 1864 – « Rien ne dure longtemps, excepté la terre et les montagnes.»

 Recours au Poème                              

 

 

Il y a une puissance qui vibre autour de moi

LANCE HENSON: pour apprendre à passer



Extrait de Nous sommes tous américain de Albert Guignard

Né en 1944, à Washington, Lance David Henson est Cheyenne, Oglala et Français. Son nom cheyenne est Walking badger (Blaireau qui marche) l’animal dont il se sent le plus proche. Henson a grandi dans une ferme en Oklahoma, élevé par son grand oncle et sa grande tante.Il a servi dans le corps des Marines durant la guerre du Viêt-Nam.
Peu d’écrivains amérindiens sont aussi impliqués dans les pratiques traditionnelles et cérémonielles de leur peuple que Lance Henson. Membre de la société cheyenne des Guerrier du Chien, de l’église des Native Americans et du Mouvement des Indiens d’Amérique (A.I.M), il a participé à la danse du soleil à plusieurs reprises.
Henson a choisi de vivre de sa poésie depuis plusieurs années. Il parcourt le monde, perpétuant ainsi une tradition orale.

Si tout Henson est dans ces vers de 1988, extraits de couchers de soleil en oklahoma :

où est la promesse qui emplit autrefois cette terre
j’ai déjà posé cette question et depuis
j’ai appris à vivre seul en colère
et caché

aux frontières de l'amérique.

son style, lui, apparaît dès le premier poème, jour d’hiver près de calumet, issu de son premier recueil.

le gel a épaissi
sur la grille
des nuages gris traversent
le champ dans le ciel
de janvier
des morceaux de fourrure brune
sont accrochés au bois
près de la remise
des anciens sont
passés là

Cette concision à saisir l’esprit d’un lieu et d’un moment est typique de la pensée amérindienne. Certains titres de cette poésie minimaliste, souvent libre de toute convention de ponctuation, majuscules, rimes et pieds, inscrivent la trace de l’animal tenace auquel Henson s’est identifié.

Le long de l’autoroute sinueuse sur une aire de repos
[entre Oklahoma et Tulsa.

J’ai senti le soleil du matin au-dessus du feuillage
[d’un jeune orme
se lever dans les senteurs de sauge et de fleurs des
[champs.
Je m’appuie sur mon coude.

Par-delà les champs, le bruit des voitures et le château
[d’eau isolé
signalent la présence d’une petite ville.
Je sors mon couteau de dessous le sac de couchage
et le glisse dans son fourreau, à ma ceinture.

Ho hatama hestoz na no me*
Nous sommes en juillet
je pense à une tasse de café sur une table de bois
[loin d’ici.
Je regarde en direction de l’Ouest
vers chez moi.

*Il y a une puissance qui vibre autour de moi (langue cheyenne)

Près du relais routier de Midway porte sur lui la poussière et la boue des grands espaces. Mais qui sait encore reconnaître un orme, de la sauge ? Le lien qu’Henson a su sauvegarder avec son environnement naturel lui donne la force de perdurer dans une civilisation urbaine dominée, désormais, par la technologie et l’argent. Alors qu’il s’entretenait avec lui dans une chambre de motel typique des motels d’Amérique, Jo Bruchac, autre grand poète amérindien, nota que les paroles d’Henson le transportaient vers un lieu plus ancien et plus réel que le plastique, le verre, et les cloisons de mâchefer.

En témoigne Tard l’après-midi sur un lieu où les nazis pendirent des partisans italiens.

le long de la rivière italienne les hiboux
dorment maintenant
perdus dans la lumière noire de leurs cris
à bassano les arbres ont vieilli avec une croyance
[sacrée
les fils ne peuvent
passer ici sans ressentir le vent calme
qui chante
chaque nuit leurs pères crient à plein poumon
dans les montagnes
chassent avec les hiboux
ils sont partis
paix sur leurs dernières paroles
paix sur vous
et moi

Comment ne pas penser à Louis Sève. Ce dernier se destinait à la prêtrise au sein d’une Eglise qui, à la pire époque de son histoire, s’interrogea pour savoir si les Indiens avaient une âme ou pas. Aujourd’hui, Henson est membre de l’église des Native Americans. C’est l’un des plus importants mouvements de renaissance spirituelle panindien. Cette église créée en 1918, résultant de nouvelles croyances telles que la sainte médecine, c’est à dire le culte du peyotl, un cactus hallucinogène, est
fortement imprégnée de christianisme. Adopter la religion de l’occupant pour y perpétuer la sienne que l’on avait interdite ? Pas seulement ! On peut deviner les affinités culturelles d’une tradition chamanique avec l’enseignement d’un ‘‘prophète guérisseur’’.


IMPRESSION DU RITUEL DU PEYOLT

Oh père céleste
bénis tes enfants
qui s’asseyent pendant
la lune de la terre rouge
entends nous maintenant que nous
tournons nos visages
regarde plus loin que nos mots
pendant que nous prions
donne-nous ce qui est pur
porte-nous jusqu’au non-dit
guéris-nous de nos blessures




Liens :  

Mémoire d'un maquis culturel            

Le tourbillon est un miroir                

Recours au Poème   
                           


Facebook Share

Follow by Email

Membres

VISITES

TERRE- LUNE EN TEMPS REEL