ESPRIT SHAMAN
.

Les images se multiplient, fugaces et vives,
Insaisissables demeures des richesses éternelles
D'un esprit qui contemple loin du temps
Tous les mondes possibles
L'Esprit Shaman
.
Le chamanisme, il faut le créer, l'inventer. Il n'existe pas en tant que formule, en tant que temple, en tant que système. C'est une réanimation permanente du vivant.
Luis Ansa, le Secret de l'Aigle

.L'homme succombera, tué par l'excès de ce qu'il appelle la civilisation. J. H. Fabre



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Diwarni le don de la Femme-soleil

 

Les senteurs du feu de bois de ce matin-là ! La caresse de l'air doux et cristallin qui porte jusqu'à lui les bruits familiers ! La voix rauque d'une femme, le jappement d'un chien, les pleurs d'un enfant ! Tout cela semble si réel au prisonnier ! Si réel malgré tant d'années, malgré tant de drames !

Je quitte le camp avec mes amis et mon grand-père. Il nous conduit au njudanu, le site où nous devons rencontrer l'Assemblée qui siège lors d'affaires secrè­tes, dangereuses ou interdites — assemblée formée par les plus influents des Hommes de notre peuple.

Nous y retrouvons d'autres jeunes gens appartenant aux Éperviers et aux Faucons-gris. Pendant des heu­res, nous restons assis à l'écart, à attendre. Notre appréhension augmente avec la chaleur du jour. Nous ne prononçons aucune parole, échangeant de temps à autre une impression par langage gestuel. Je vois encore les longs doigts de Wongu décrivant calme­ment des signes harmonieux pour me dire que les « vieux », une fois encore, ont trouvé le moyen de nous faire taire. Enfin, on vient nous chercher. On nous rassemble tous au centre d'un cercle compact d'Hommes assis. Le souffle impressionnant du didjeri­doo se fait entendre. Nous commençons une danse de purification, indispensable pour laver nos esprits de nos rancoeurs, de nos petites jalousies et de nos soucis matériels.

Lorsque nous avons tous retrouvé calme et sérénité, un chant inconnu s'élève. Un chant sacré, secret, le chant du Punj qui, dès les premières notes, fait fris­sonner d'émotion toutes les fibres de nos corps.

L'odeur de la fumée des petits feux alentour, l'odeur de nos maîtres qui nous enserrent, faite d'un mélange de sueur et de peintures, l'odeur de nos corps sécré­tée par notre trouble, notre émoi, bientôt suivi par un violent élan d'amour collectif, tous ces effluves accrochent et retiennent prisonnières les ondes que nous dégageons. Ma tête tourne ! La fatigue accentue mon état second. Et le chant se répète et se répète encore jusqu'au crépuscule, lancinant, annihilant nos efforts pour rester vigilants, nous faisant petit à petit perdre la perception des choses d'ici-bas.

Diwarni ! s'écrient les chanteurs en levant la tête vers le ciel.

Ce mot retentit avec une telle force, une telle fer­veur, qu'il déclenche des frissons d'émotion sur tout mon épiderme.

Diwarni ! répètent-ils avec la même intonation faite de respect, de foi profonde et d'imploration.

Et, de nouveau, les vibrations de ce mot se répercutent au plus profond de mon être, accentuent les frémissements le long de ma peau.

Le nom de notre Mère, l’Être suprême, nous révèle-t-on dans un murmure en nous intimant l'or­dre de joindre nos voix à celle des officiants.

En tremblant d'émotion, d'amour et de piété, puis submergés par une allégresse jusque-là inconnue, nous osons crier ce nom auguste, le nom de Celle qui nous fit don de notre nature divine. Alors, je sens tout mon corps, tout mon esprit se tendre vers Sa lumière, comme aspiré vers les hauteurs qui sont siennes. Je suis transfiguré. Je sens mon corps astral fusionner avec ceux des Hommes qui m'entourent. Et, pendant cette communion, le temps d'un éclair, ensemble, nous entrevoyons la Perfection, nous redevenons Diwarni. L'intensité de ce que je ressens est telle qu'elle me projette hors du monde palpable, bien haut vers une conscience supérieure que je voudrais ne jamais quitter. Hélas ! il nous faut redescendre.

 Nos maîtres nous emmènent bien loin, dans le silence de la nuit. Ils nous enlèvent tous nos orne­ments. Ils nous ordonnent de ne plus parler et ne nous adressent plus la parole. Ils nous privent de nos noms, nous désignant entre eux sous le terme de « chair ». Je me sens humilié, mortifié comme je ne l'ai jamais été ! J'ai perdu toute ma dignité !

Je me pose mille questions. Qui suis je devenu ? Qui sommes-nous tous, obligés de nous serrer, nus, les uns contre les autres ? Serions-nous retournés à l'état de masse embryonnaire primordiale comme nous étions avant que l'Être suprême ne nous ait créés ? J'arrive à maîtriser mon comportement mais une grande angoisse m'oppresse. Je regrette d'avoir accepté la discipline de Punj ! Punj, je le sais mainte­nant, le nom public de la Mère, l'Énergie vitale sacrée.

Nous ne dormirons que quelques heures. L'aube arrive, froide. Une autre marche interminable commence. Le temps passe. La Femme-soleil émerge à l'horizon. Nous avançons maintenant face à sa lumière rouge qui brûle nos yeux fatigués. Sous la boule de feu, nous apercevons une excavation circulaire remplie par une multitude d'ondes mouvantes, irréelles, inquiétantes. Nous sommes de plus en plus éblouis. Nous plissons les yeux. Quelle est cette forme de vie ? Le son du didjeridoo martèle ma tête comme il ne l'a jamais fait : les battements de l'Énergie vitale ! Oui ! C'est cela que j'entends, les battements de coeur de Celle du Commencement.

Mentalement, j'implore son nom secret ; je lui demande de m'aider à lui faire face. Mes yeux s'habituent lentement à la clarté scintillante, aux couleurs. Mais il me faut de longues minutes pour reconnaître nos maîtres ! Ils sont accroupis, méconnaissables sous leurs somptueuses parures, leur corps recouvert d'ocre, de duvet blanc d'oiseau et de végétaux collés à même la peau, de longues feuilles séchées. Le frémissement de leurs atours annihile leurs formes pal­pables, les transforme en une entité fluide, telles les ondes sacrées de la Mère lorsqu'elle descendit sur terre pour diffuser Son Énergie divine.

Soudain, les hommes se redressent, et, avec un ensemble étonnant, ils commencent un ballet frénéti­que. Leurs membres vont et viennent avec une violence inouïe ; ils penchent le torse en avant, le redressent aussi brusquement, mettent leurs cuisses à l'horizontale, frappent le sol au même instant avec trop de force pour qu'elle puisse être humaine ! Puis, toujours à l'unisson, ils s'asseyent et font vibrer leurs épaules aussi rapidement que les abeilles font vibrer leurs ailes. Le ballet se répète à l'infini. Je n'ai jamais vu une telle chorégraphie. Je suis étourdi par les bruits, les couleurs qui, sans cesse, s'agitent devant mes yeux, les odeurs, le rythme envoûtant. Incapables de penser, nous sommes emmenés au centre des dan­seurs où, nus, ressentant une fois de plus notre humi­liation, nous devons danser avec eux.

Plus tard, nos initiateurs prélèvent du sang des vei­nes de leurs bras, de sous leur sexe. Ils en remplissent des plats. Le sang gicle dans mes yeux, dans mes oreil­les, dans mon nombril, entre mes lèvres et sur mes pieds. Je suis pris de tremblements car j'ai la certitude que, cette fois, je reçois le sang de notre Mère.

A chaque battement de son cœur, des parcelles de l’Âme du monde s'infiltrent dans ma forme humaine comme elle le fit au début du Temps ; le rythme s'ac­célère et, avec lui, ma perception d'une véritable immersion dans cette Énergie, d'une communion avec l'univers tout entier. Puis, des sons étranges m'agressent, ni humains, ni animaux ; ils s'amplifient. Des Hommes marquent la cadence rapide de leurs chants par le bruit de deux bâtons de percussion. Au-dessus d'eux, les enveloppant fermement, les batte­ments du Cœur de ce que nous appelons la Mère continuent. On nous emmène maintenant dans la chaleur et la fumée d'un grand feu pour sécher la couche de sang dont nous sommes recouverts. Je suf­foque, je suis pris de vertiges.

C'est alors qu'un long vrombissement aigu heurte mes oreilles, semble s'engouffrer dans tout mon corps. Une terrible angoisse m'envahit car ce bruit étrange, qui fait trembler l'air, courber les flammes, agite le sable, c'est la voix de la Mère ! La voix qui fait fuir loin dans le bush les femmes, les enfants et les non-initiés. Je saute loin du feu pour m'enfuir comme je le dois dès que ce son retentit. Mais des poignes énergiques me retiennent.

Regarde ! m'ordonne mon père près duquel se tient mon oncle maternel.

Le terrible son s'arrête enfin. Mon calme revient lentement.

Regarde ici ! insiste-t-il en me désignant un grand morceau de bois effilé aux deux extrémités, dont l'une, trouée, est munie d'un long filin de che­veux tressés.

Je lève vers lui des yeux ahuris.

— Ce tjurunga, cet objet hautement sacré, est le réceptacle de la force et des pouvoirs des Ancêtres associés à l'Énergie vitale sacrée. Pour comprendre ce mystère, il te faut aller au-delà de ta raison. Il est le passage qui nous mène dans le Temps du Rêve. Il représente le signe concret et visible du Rêve, du Temps du Rêve éternel. Avec lui, tu auras la Révéla­tion de ce Rêve. La Vie et la force qui en émanent parviennent aux hommes par son truchement. La voix de notre Mère se propage par le ronflement vibrant que fait ce rhombe lorsqu'on lui imprime un mouvement de rotation rapide au-dessus de nos têtes en le tenant par ce lien.

Abasourdi, incrédule, je regarde l'objet recouvert d'ocre rouge, le sang des Femmes-Unthippa. Après un silence, mon père continue :

Avec cette première Révélation, tu fais tes premiers pas dans le Temps Alcheringa. Tu sors des ténè­bres. D'autres tjurungas te seront plus tard présentés. Tous contiennent une partie de la Connaissance du Temps Alcheringa. Tu partages désormais le lourd secret des Hommes-véritables. je n'ai plus rien à ajouter. Non ! Ce n'était pas nécessaire ! je savais que la mort sanctionnait la moindre allusion aux secrets de l'Enseignement.

Ce soir, continue mon oncle maternel, tu dor­miras avec ce rhombe sous la tête. Son pouvoir de transmission est immense. D'autant plus qu'il est fort ancien. Avec lui, tu avanceras très vite vers ton passé du Temps du Rêve éternel, le « Temps de la réalité immuable et toujours présente qui est à la base du Temps et s'exprime en lui ».

Mes maîtres me font allonger. Accroupis autour de moi, ils psalmodient un chant sacré tout en me frot­tant doucement le dos avec l'objet religieux qui, lentement, diffuse dans mon corps et mon esprit son essence divine.

Tu es devenu un Être sacré, murmurent-ils en se relevant pendant que le didjeridoo nous enveloppe toujours de sons venus d'un autre monde. Chaque jour, ce rhombe aidera l'un de vous à se souvenir.

 Sur ces mots, nos initiateurs nous quittent.

 

ALCHERINGA -LE TEMPS DU RÊVE ÉTERNEL 

 Lire: Alcheringa : le temps du rêve éternel 

 

 

 

 

 

 

ALCHERINGA: les secrets du PUNJ

 A la mémoire de nos frères Aborigènes, leur Sagesse immémoriale, leur connaissance du Temps du Rêve, quelques extraits du livre ALCHERINGA le temps du Rêve éternel, superbe récit de l'anthropologue Betty Villemenot, qui rend un hommage authentique à la haute spiritualité des Aborigènes d'Australie et à leur souffrance héroïque face à la colonisation des migglo.

[...] un jours, les Anciens trouvèrent que cer­tains jeunes commençaient à mettre l'harmonie du groupe en danger. Pour éviter une telle situation, après de longs conciliabules, ils décidèrent de leur demander s'ils voulaient se soumettre à la discipline de « Punj » et d'en apprendre les secrets. Un privi­lège, disaient-ils, qui les assurerait d'une considéra­tion et surtout activerait le retour de leur mémoire du Temps Alcheringa. Les jeunes eurent bien l'intuition que c'était là une manière de les éloigner temporaire­ment du groupe. Ils hésitèrent longuement. Puis, impatients de retrouver une partie du Temps du Rêve, de posséder tous les secrets du monde des Hom­mes, ils acceptèrent.
Les senteurs du feu de bois de ce matin-là ! La caresse de l'air doux et cristallin qui porte jusqu'à lui les bruits familiers ! La voix rauque d'une femme, le jappement d'un chien, les pleurs d'un enfant ! Tout cela semble si réel au prisonnier ! Si réel malgré tant d'années, malgré tant de drames !
Je quitte le camp avec mes amis et mon grand-père. Il nous conduit au njudanu*, le site où nous devons rencontrer l'Assemblée qui siège lors d'affaires secrè­tes, dangereuses ou interdites — assemblée formée par les plus influents des Hommes de notre peuple.
Nous y retrouvons d'autres jeunes gens appartenant aux Éperviers et aux Faucons-gris. Pendant des heu­res, nous restons assis à l'écart, à attendre. Notre appréhension augmente avec la chaleur du jour. Nous ne prononçons aucune parole, échangeant de temps à autre une impression par langage gestuel. Je vois encore les longs doigts de Wongu décrivant calme­ment des signes harmonieux pour me dire que les « vieux », une fois encore, ont trouvé le moyen de nous faire taire. Enfin, on vient nous chercher. On nous rassemble tous au centre d'un cercle compact d'Hommes assis. Le souffle impressionnant du didjeri­doo se fait entendre. Nous commençons une danse de purification, indispensable pour laver nos esprits de nos rancœurs, de nos petites jalousies et de nos soucis matériels.
Lorsque nous avons tous retrouvé calme et sérénité, un chant inconnu s'élève. Un chant sacré, secret, le chant du Punj qui, dès les premières notes, fait fris­sonner d'émotion toutes les fibres de nos corps.

L'odeur de la fumée des petits feux alentour, l'odeur de nos maîtres qui nous enserrent, faite d'un mélange de sueur et de peintures, l'odeur de nos corps sécré­tée par notre trouble, notre émoi, bientôt suivi par un violent élan d'amour collectif, tous ces effluves accrochent et retiennent prisonnières les ondes que nous dégageons. Ma tête tourne ! La fatigue accentue mon état second. Et le chant se répète et se répète encore jusqu'au crépuscule, lancinant, annihilant nos efforts pour rester vigilants, nous faisant petit à petit perdre la perception des choses d'ici-bas.
— Diwarni ! s'écrient les chanteurs en levant la tête vers le ciel.
   Ce mot retentit avec une telle force, une telle fer­veur, qu'il déclenche des frissons d'émotion sur tout mon épiderme.
— Diwarni ! répètent-ils avec la même intonation faite de respect, de foi profonde et d'imploration.
   Et, de nouveau, les vibrations de ce mot se répercu­tent au plus profond de mon être, accentuent les fré­missements le long de ma peau.
— Le nom de notre Mère, l’Être suprême, nous révèle-t-on dans un murmure en nous intimant l'or­dre de joindre nos voix à celle des officiants.
   En tremblant d'émotion, d'amour et de piété, puis submergés par une allégresse jusque-là inconnue, nous osons crier ce nom auguste, le nom de Celle qui nous fit don de notre nature divine. Alors, je sens tout mon corps, tout mon esprit se tendre vers Sa lumière, comme aspiré vers les hauteurs qui sont siennes. Je suis transfiguré. Je sens mon corps astral fusionner avec ceux des Hommes qui m'entourent. Et, pendant cette communion, le temps d'un éclair, ensemble, nous entrevoyons la Perfection, nous redevenons Diwarni. L'intensité de ce que je ressens est telle qu'elle me projette hors du monde palpable, bien haut vers une conscience supérieure que je voudrais ne jamais quitter. Hélas ! il nous faut redescendre !

Nos maîtres nous emmènent bien loin, dans le silence de la nuit. Ils nous enlèvent tous nos orne­ments. Ils nous ordonnent de ne plus parler et ne nous adressent plus la parole. Ils nous privent de nos noms, nous désignant entre eux sous le terme de « chair ». Je me sens humilié, mortifié comme je ne l'ai jamais été ! J'ai perdu toute ma dignité !
je me pose mille questions. Qui suis je devenu ? Qui sommes-nous tous, obligés de nous serrer, nus, les uns contre les autres ? Serions-nous retournés à l'état de masse embryonnaire primordiale comme nous l'étions avant que l'Être suprême ne nous ait créés ? J'arrive à maîtriser mon comportement mais une grande angoisse m'oppresse. Je regrette d'avoir accepté la discipline de Punj ! Punj, je le sais mainte­nant, le nom public de la Mère, l'Énergie vitale sacrée.
Nous ne dormirons que quelques heures. L'aube arrive, froide. Une autre marche interminable commence. Le temps passe. La Femme-soleil émerge à l'horizon. Nous avançons maintenant face à sa lumière rouge qui brûle nos yeux fatigués. Sous la boule de feu, nous apercevons une excavation circu­laire remplie par une multitude d'ondes mouvantes, irréelles, inquiétantes. Nous sommes de plus en plus éblouis. Nous plissons les yeux. Quelle est cette forme de vie ? Le son du didjeridoo martèle ma tête comme il ne l'a jamais fait : les battements de l'Énergie vitale ! Oui ! C'est cela que j'entends, les battements de cœur de Celle du Commencement.
Mentalement, j'implore son nom secret ; je lui demande de m'aider à lui faire face. Mes yeux s'habi­tuent lentement à la clarté scintillante, aux couleurs. Mais il me faut de longues minutes pour reconnaître nos maîtres ! Ils sont accroupis, méconnaissables sous leurs somptueuses parures, leur corps recouvert d'ocre, de duvet blanc d'oiseau et de végétaux collés à même la peau, de longues feuilles séchées. Le frémissement de leurs atours annihile leurs formes pal­pables, les transforme en une entité fluide, telles les ondes sacrées de la Mère lorsqu'elle descendit sur terre pour diffuser Son Énergie divine.

Soudain, les hommes se redressent, et, avec un ensemble étonnant, ils commencent un ballet frénéti­que. Leurs membres vont et viennent avec une vio­lence inouïe ; ils penchent le torse en avant, le redressent aussi brusquement, mettent leurs cuisses à l'horizontale, frappent le sol au même instant avec trop de force pour qu'elle puisse être humaine ! Puis, toujours à l'unisson, ils s'asseyent et font vibrer leurs épaules aussi rapidement que les abeilles font vibrer leurs ailes. Le ballet se répète à l'infini. Je n'ai jamais vu une - telle chorégraphie. Je suis étourdi par les bruits, les couleurs qui, sans cesse, s'agitent devant mes yeux, les odeurs, le rythme envoûtant. Incapables de penser, nous sommes emmenés au centre des dan­seurs où, nus, ressentant une fois de plus notre humi­liation, nous devons danser avec eux.
Plus tard, nos initiateurs prélèvent du sang des vei­nes de leurs bras, de sous leur sexe. Ils en remplissent des plats. Le sang gicle dans mes yeux, dans mes oreil­les, dans mon nombril, entre mes lèvres et sur mes pieds. Je suis pris de tremblements car j'ai la certitude que, cette fois, je reçois le sang de notre Mère.
A chaque battement de son cœur, des parcelles de l’Âme du monde s'infiltrent dans ma forme humaine comme elle le fit au début du Temps ; le rythme s'ac­célère et, avec lui, ma perception d'une véritable immersion dans cette Energie, d'une communion avec l'univers tout entier. Puis, des sons étranges m'agressent, ni humains, ni animaux ; ils s'amplifient. Des Hommes marquent la cadence rapide de leurs chants par le bruit de deux bâtons de percussion. Au-dessus d'eux, les enveloppant fermement, les battements du Coeur de ce que nous appelons la Mère continuent. On nous emmène maintenant dans lachaleur et la fumée d'un grand feu pour sécher la couche de sang dont nous sommes recouverts. Je suffoque, je suis pris de vertiges.

C'est alors qu'un long vrombissement aigu heurte mes oreilles, semble s'engouffrer dans tout mon corps. Une terrible angoisse m'envahit car ce bruit étrange, qui fait trembler l'air, courber les flammes, agite le sable, c'est la voix de la Mère ! La voix qui fait fuir loin dans le bush les femmes, les enfants et les non-initiés. Je saute loin du feu pour m'enfuir comme je le dois dès que ce son retentit. Mais des poignes énergiques me retiennent.
— Regarde ! m'ordonne mon père près duquel se tient mon oncle maternel.
Le terrible son s'arrête enfin. Mon calme revient lentement.
Regarde ici ! insiste-t-il en me désignant un grand morceau de bois effilé aux deux extrémités, dont l'une, trouée, est munie d'un long filin de che­veux tressés.
Je lève vers lui des yeux ahuris.
— Ce tjurunga, cet objet hautement sacré, est le réceptacle de la force et des pouvoirs des Ancêtres associés à l'Énergie vitale sacrée. Pour comprendre ce mystère, il te faut aller au-delà de ta raison. Il est le passage qui nous mène dans le Temps du Rêve. Il représente le signe concret et visible du Rêve, du Temps du Rêve éternel. Avec lui, tu auras la Révéla­tion de ce Rêve. La Vie et la force qui en émanent parviennent aux hommes par son truchement. La voix de notre Mère se propage par le ronflement vibrant que fait ce rhombe lorsqu'on lui imprime un mouvement de rotation rapide au-dessus de nos têtes en le tenant par ce lien.
Abasourdi, incrédule, je regarde l'objet recouvert d'ocre rouge, le sang des Femmes-Unthippa. Après un silence, mon père continue :
Avec cette première Révélation, tu fais tes premiers pas dans le Temps Alcheringa. Tu sors des ténè­bres. D'autres tjurungas te seront plus tard présentés. Tous contiennent une partie de la Connaissance du Temps Alcheringa. Tu partages désormais le lourd secret des Hommes-véritables. je n'ai plus rien à
ajouter. Non ! Ce n'était pas nécessaire ! je savais que la mort sanctionnait la moindre allusion aux secrets de l'Enseignement.
— Ce soir, continue mon oncle maternel, tu dor­miras avec ce rhombe sous la tête. Son pouvoir de transmission est immense. D'autant plus qu'il est fort ancien. Avec lui, tu avanceras très vite vers ton passé du Temps du Rêve éternel, le « Temps de la réalité immuable et toujours présente qui est à la base du Temps et s'exprime en lui ».
Mes maîtres me font allonger. Accroupis autour de moi, ils psalmodient un chant sacré tout en me frot­tant doucement le dos avec l'objet religieux qui, len­tement, diffuse dans mon corps et mon esprit son essence divine.
— Tu es devenu un Être sacré, murmurent-ils en se relevant pendant que le didjeridoo nous enveloppe toujours de sons venus d'un autre monde. Chaque jour, ce rhombe aidera l'un de vous à se souvenir. Sur ces mots, nos initiateurs nous quittent. Oui, pense le prisonnier en soupirant, c'est vrai, moi aussi, je m'étais rebellé. Mais, après la cérémonie du Punj, par je ne sais quel mystère, je n'avais plus contesté, j'avais accepté de grand cœur mes multiples obligations de Gardien de la Création et mieux sup­porté l'autoritarisme des Anciens.
[...]

*njudanu: site réservé aux assemblées traitant d'affaires exceptionnelleent graves. 
(différent du Nanja: lieu sacré)

ALCHERINGA le temps du Rêve éternel
Betty Villeminot ed. Albin Michel.



En lien: 
ALCHERINGA: lexique 

 

 

 

ALCHERINGA: lexique

LEXIQUE 1 
 Source : ALCHERINGA, le Temps du Rêve éternel; de Betty Villemot.

Apara: Camalduleusis, eucalyptus.
Arrakuda:
esprit.
Billabong:
étendue d'eau plus ou moins grande. 
Brolga: échassier.
Didjeridoo:
grande flûte faite dans un petit tronc d'ar­bre évidé ou rongé par les termites.
Gourgougaha:
l'oiseau du matin.
Heck ! Heck ! :
interjection qui marque la satisfaction. 
Ilykuwara: petit acacia (Acacia kempeana) dont les raci­nes renferment des larves comestibles.
Inapertwa:
être inachevé.
Itara:
eucalyptus à sève rouge (Eucalyptus terminalis).
Ititika: couverture.
Karingana:
menthe du désert (Hostanthera striatiflora). 
Kurajong: arbre-à-eau (Brachychiton populneus). 
Kwatcha alia: eau salée.
Lubra:
femme.
Mabans:
pierres magiques.
Mana:
puissance occulte et diffuse chez certains êtres, de chamanes par exemple.
Manus:
grands-esprits-dingos.
Miggloo:
un homme blanc.
Mimis:
petits êtres invisibles, taquins, rarement agressifs.
Nanja:
lieu sacré.
Njudanu:
site réservé aux assemblées traitant des affaires exceptionnellement graves.
Nurtunja:
haute construction faite de javelots.
Pau ! Pau !: interjection de joie. 
Pikanini: enfant.
Piti:
plat ovale fait d'une section de branche évidée.
Police-boy : policier aborigène. 
Pukara: arbuste (Tryptomene maisonneuvii). 
Tjirmukmuk: fête-défoulement ayant la même 1a même fonction qu'un carnaval.
Tjurunga:
objet sacré.
Waéruward:
le monde du ciel.
Wairbi: simple bâton-à-creuser. 
Whirly-whirly: tornade.
Wilpatias:
chaussures magiques. 
Wira: récipient.
Wirrie:
contenant en bois.
Wondubu:
grand-père maternel. 
Woomera: propulseur.
Wuiltia:
abri rudimentaire.
Yowie: corps astral.


LEXIQUE 2
Source: Le TEMPS DU RÊVE- La mémoire du peuple aborigène australien-, de Cyril Havecker.

Aborigènes : Nom que les colons anglais d'il y a deux cents ans donnèrent aux habitants natifs du pays qu'ils venaient de découvrir. La racine latine de ce mot signifie « sans origine » (ab-origène), car pendant longtemps la science fut incapable de dire de quelle partie du monde avait pu venir ce peuple, le plus ancien de la Terre ayant des représentants encore en vie aujourd'hui. On considère que la présence des Aborigènes sur le continent australien remonte a environ 50000 ans. Le déplacement de tribus depuis le sud de l'Asie (similarité d'apparence avec cer­taines ethnies d'Inde) s'est effectué progressivement sur un certain nombre de siècles ; le trajet passait par des terres encore émergées à l'époque, avant que l'Australie ne soit totalement séparée de l'Asie, et ne nécessitait que de courts voyages en bateau, d'une île à l'autre, pour attein­dre l'extrême nord du continent australien.
Alcheringa : Dreamtime, le Temps du Rêve. La genèse de la Terre.
Bahloo: L'Homme-lune (l'astre lunaire).
Baiame: Dieu, le créateur. L'Intelligence Suprême qui anime toute chose et tout être. La première substance spirituelle à partir de laquelle la matière est composée et « projetée » en manifestation dans le monde sensible.
Billabong : Terme aborigène signifiant « eau morte ». Mare résiduelle dans le lit d'une rivière dont le cours est très réduit ou même asséché en été.
 Bora : Cérémonie sacrée.
(Site) Bora : Site sacré d'initiation. Cercle sacré.
Bullima : Monde des esprits.
Bunbulama : Esprit faiseur de pluie.
Bunyip : Créature mythique de la culture aborigène, qui apparaît maintenant dans des histoires locales transmises par la culture blanche.
Bush : Nom que les Australiens donnent à toute étendue de terre couverte de la végétation naturelle d'Australie. Bush signifie « buisson » en anglais. L'utilisation de ce mot a son origine en Afrique du Sud, dont les paysages ressemblent à ceux de l'Australie.
Le bush est aussi bien la forêt des régions côtières (principalement eucalyptus et accacias), que la brousse des régions semi-désertiques à l'intérieur du continent, l' « Outback ». Les petites réserves au sein des grandes villes et des parcs nationaux sont aussi appelés « bush ». Une habitude très australienne consiste à se réfugier dans le bush pour une durée plus ou moins longue (de la simple ballade à la vie itinérante) afin de fuir temporairement les artifices de la civilisation. On appelle cela : « to go bush ».
Corrobores : Cérémonie et rituel de nature religieuse.
Dowie : Dimension subtile de l'existence, suivant générale­ment la mort, et connue sous le nom d'au-delà ou 
« prochaine vie ». Similaire au monde astral de la parapsy­chologie. Une personne ne peut expérimenter la dimen­sion Dowie que par le truchement de son propre corps Dowie. Le Dowie contient aussi la banque de données relative à nos différentes vies, notre expérience et notre évolution sur le plan spirituel.
Gayandi : Cet objet est formé d'une pièce de bois ovale dont l'un des bouts est suspendu à une cordelette. Il est hautement magnétisé et contient l'esprit du Bora; il est considéré comme un objet sacré.
Goanna : Nom générique (dérivé de « iguana ») donné aux lézards de la famille des Varanidae, que l'on trouve dans toute l'Australie. Ils sont carnivores mais inoffensifs pour l'homme, qui les nourrit parfois sur les aires de pique-nique. Leur corps mesure une trentaine de centimètres (et autant pour la queue), ils ont un long cou et des membres puissants. Les Aborigènes s'en nourissaient traditionnelle­ment.
Jabiru : Le seul oiseau australien de la famille des cigognes (comme l'ibis ou le héron). Blanc, sa tête, son cou, sa queue et le bout de ses ailes sont d'un noir brillant.
Kookaburra : Cet oiseau pêcheur est de la même taille qu'un corbeau. Il a des couleurs ternes (gris marron et blanc) et un puissant bec droit. Sa voix, forte et criarde, ressemble au rire humain. On l'appelle parfois 
« laughing jackass ».
Kungullun : La pensée. La plus puissante de toutes les forces qui influencent notre vie.
Marrgon : Esprit ancestral du tonnerre et des éclairs. 
Marmoo : Esprit du mal, des domaines inférieurs du Dowie. 
Mirai : Esprits des rochers et des éléments. Ils ont une apparence filiforme.
Mullee Mullee : Esprit du rêve.
Mullowill : Enveloppe éthérique ou subtile entourant la forme physique et le Dowie particuliers à chaque entité vivante. Corps électromagnétique.
Narmingatha : Prières adressées à Baiame, aux esprits ances­traux et aux ancêtres totémiques.
Nungeena : Dame Nature, esprit appartenant au « Temps du Rêve ».
Punjel : Architecte de l'univers, esprit appartenant aux « Temps du Rêve ».
Rayons X : L'une des formes de l'art aborigène est le dessin « aux rayons X », ainsi nommé parce que les animaux sont représentés avec certains de leurs os et organes apparents, un peu comme ce que l'on voit sur une radiographie médicale. Les sujets les plus fréquemment reproduits sont le kangourou, le serpent et le poisson.
Saltbush : Buisson de la famille des chenopoduaceae, résis­tant à la sécheresse, que l'on trouve dans les régions arides sur les sols alcalins ou salés. Le saltbusch, dont la sève est salée, réussit à survivre là où aucune autre végétation ne peut s'implanter.
Rappelons qu'il y a des milliers d'années l'Australie était en grande partie recouverte par la mer qui, en se retirant, laissa des sous-sols salés sur une grande partie du conti­nent, ainsi que des lac salés (normalement secs) sur lesquels rien ne pousse.
Temps du Rêve : Dimension d'existence où résident les esprits des ancêtres et où sont conservées les archives indestructibles de l'histoire des générations du peuple aborigène. Ces archives sont illustrées par les picto­grammes, les peintures sur roc et sur écorce, par les cérémonies et les enseignements oraux.
Thalaualla : Le serpent brun. Totem de la tribu Warra­munga.
Tintookies : Esprits des éléments qui habitent le bush. 
Tintuppa :  Esprit élémentaire des plantes.
Tjuringa : Pièce de bois ou de pierre, peinte ou gravée, associée au monde des esprits et considérée comme sacrée.
Totem : Classe d'objets considérés avec un respect supersti­tieux. Les Aborigènes croient qu'il existe une relation intime entre eux et l'objet. Le totem peut être un ancêtre de la tribu ou de l'individu ayant pris la forme d'un animal ou d'une plante. Les lois totémiques représentent la « Constitution » de la tribu aborigène.
Tumpinyeri Mooroop : L'esprit de Vie. L'énergie de nature électromagnétique.
Tya : La Terre.
Ularu : Le serpent Arc-en-Ciel.
Walkabout : Terme anglais signifiant circuler, errer en nomade. En Australie, il n'est utilisé qu'en référence aux Aborigènes dans l'acceptation suivante :
Acte de se rendre dans un site Bora pour une cérémonie spéciale du Totem ou pour une autre raison, comme par exemple une cérémonie d' « appel de la pluie » par un homme-médecine. Tout initié doit aller sur un site Bora au moins une fois par an pour pratiquer certaines disciplines rituelles destinées à forger son caractère et à lui permettre de recevoir la connaissance des Anciens.
Un jeune initié progresse par degrés et son statut dans la tribu s'élève proportionnellement à son savoir rituel. Wallaby : Nom générique donné à une série de marsupiaux qui ressemblent soit à un petit kangourou soit à un opposum.
Wandjina : Esprits créateurs, Esprits des éléments terre, Eau, Feu, Air et des saisons.
Wirinun : Homme-médecine. Sage. Magicien. Guérisseur.
Wirlies : Abri d'écorce fait d'une structure de base confec­tionnée avec des branches d'arbres, à laquelle sont atta­chées de longues bandes d'écorce.
Wombat : Marsupial de la famille des vombatidae, de la famille d'un petit ours. D'apparence lourde et pataude, ses membres sont courts, sa queue presque inexistante, et sa tête ressemble à celle d'un cochon d'Inde. Il vit dans un terrier.
Wuluwaid : Esprit faiseur de pluie.
Yhi : Déesse du Soleil, esprit appartenant au Temps du Rêve.
Yowie : Âme. Essence subtile qui s'incarne dans la forme humaine et a évolué à partir d'innombrables formes de vie inférieures.

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