ESPRIT SHAMAN
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Les images se multiplient, fugaces et vives,
Insaisissables demeures des richesses éternelles
D'un esprit qui contemple loin du temps
Tous les mondes possibles
L'Esprit Shaman
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Le chamanisme, il faut le créer, l'inventer. Il n'existe pas en tant que formule, en tant que temple, en tant que système. C'est une réanimation permanente du vivant.
Luis Ansa, le Secret de l'Aigle

.L'homme succombera, tué par l'excès de ce qu'il appelle la civilisation. J. H. Fabre



Les 10 valeurs primordiales des Kogis

 

 Extrait de l'article de nouvelle clé:

Aidons les Kogis... à nous transmettre leurs 10 valeurs primordiales

Par Éric Julien

1 Une mémoire orale collective

Les Kogis accordent une grande importance à la mémoire. Mémoire des règles sociales du groupe, mémoire des évènements auxquels s'est trouvé confrontée la communauté, mémoire des conséquences sur le groupe, et mémoire de la plus juste manière collective d'y répondre. “ La mémoire, disent-ils, c'est comme les yeux qui sont faits pour voir. S'ils se ferment, tout devient obscur. ” Pour eux, cette mémoire ne peut pas être écrite. Elle doit être orale, portée par les membres du groupe. Écrite, elle se dissocie des hommes et perd de son efficacité. À chaque fois que Gentil et moi échangeons avec les Kogis sur les projets en cours, nos amis passent de longues journées à analyser nos propos, pour pouvoir les comparer à une situation analogue, vécue hier par la communauté. C'est en fonction d'un ensemble d'expériences similaires, gardées en mémoire par le groupe, que sont proposées et décidées les réponses futures.

2 Une parole partagée en permanence

Pour éviter tout risques de déséquilibre et canaliser les conflits, les émotions, les Kogis passent beaucoup de temps à parler. Lorsque l'on arrive dans un village Kogi, dans l'obscurité de la Nuhé (temple), il faut expliquer pendant de longues heures qui l'on est, d'où l'on vient, avec quelles intentions. Moment privilégié d'écoute, de partage, expérience forte qui permet de réguler les tensions, d'exprimer les émotions et de nourrir la relation sociale. À trois, en famille, en groupe, la parole a une vertu apaisante et régulatrice. Les mots guérissent les maux. De la nécessité de relations interpersonnelles fortes, harmonieuses, pour nourrir un tout social en permanente recherche d'équilibre. Sociétés holistiques, les sociétés racines tirent leurs règles sociales et politiques d'un lien fort avec le vivant, le milieu naturel dont ils dépendent pour leur survie.

3 Une convivialité vitale et obligée

Dans la société Kogi, agir ensemble est compris comme un indicateur de la qualité des relations sociales. Ainsi, la construction collective d'un pont ou d'une hutte va-t-elle refléter les qualités relationnelles du groupe. À l'inverse, il peut être demandé à un groupe dont les membres entretiennent des relations difficiles, de réaliser un travail collectif, pour les amener à s'apaiser. L'action ne peut se concevoir sans la pensée, ni la pensée sans l'action, l'un reflète la qualité de l'autre. Toute action, tissage, construction, décoration, reflète la qualité des relations aux autres et au monde. Dans une telle société, la pauvreté n'est pas imaginable. La solidarité est une condition de survie.

4 Une finalité générale d'équilibre

La notion d'équilibre, différente de l'immobilisme, palpite au cœur de la société Kogi. Équilibre de chacun avec soi-même, avec les autres, avec le monde. Il n'y a pas vraiment de concept de bien et de mal, mais plutôt de plus ou moins grande justesse : ce qui peut être juste dans une situation donnée, peut s'avérer totalement inadapté dans une autre. L'équilibre se vit notamment dans les relations que les Kogis entretiennent avec la terre : si ces relations ne sont pas justes, les récoltes seront mauvaises, les parents ne pourront pas nourrir leurs enfants, ni satisfaire leurs obligations sociales d'échanges et de réciprocité. L'injustice et le déséquilibre risquent alors de pénétrer leur univers. Tout le travail que tentent (parfois désespérément) de mener les Kogis vise à essayer de maintenir ou de rétablir l'équilibre du monde, que nos modes de fonctionnement déséquilibrent gravement. “ Ceux qui enlèvent le pétrole, le gaz ou le charbon, dit Mamu Marcello, ne comprennent pas ce qu'ils font : une hémorragie qui vide la terre de sa force. C'est comme enlever les minéraux d'un corps ; ça provoque des déséquilibres, le corps devient fragile et les maladies surviennent. Les petits frères ne comprennent pas les déséquilibres qu'ils sont en train de provoquer. ”

5 Une expérience cyclique et renouvelée

Le temps cyclique appelle la recréation du monde, contrairement au temps linéaire qui fige et établit une échelle de valeur entre un hier dépassé et un demain meilleur. Liée au vivant, dont elle tire ses règles collectives de fonctionnement, la société Kogi célèbre chaque année le retour de la vie, l'existence d'un cycle vital de naissance de maturité et de mort. Dans ce temps cyclique, les étapes fondamentales de la vie individuelle ou collective sont marquées par des rituels, une cérémonie spécifique, qui par le biais de l'expérience partagée permet l'intégration et la construction identitaire de chacun Le temps cyclique permet en outre à chacun de faire sa propre expérience du monde, dans le cadre de règles incarnées par les anciens. Il s'agit de permettre à chacune des générations d'en faire l'expérience et donc d'ouvrir son champ de conscience. Chez les Kogis, tout est conscience, ce qui demande une vigilance de tous les instants.

6 L'appartenance à un lieu

Nous avons demandé à Casimiro, un jeune Kogi, âgé sans doute de dix ou onze ans, quel était son rêve. Sans hésiter, les jambes bien fichées dans le sol, un grand sourire traversant son visage, il nous a répondu : “ Je rêve d'être Kogi, de savoir cultiver la terre, de construire ma maison et de protéger ma famille. ” Les peuples racines sont toujours situés quelque part, ils appartiennent à un lieu et en portent l'identité. Si vous demandez à un Kogi qui il est, il vous répond toujours : “ Nous sommes Kogis, habitants de la Sierra Nevada de Santa Marta. ” On est Touareg avec une culture, une identité, un savoir vivre adaptés au désert. On est Inuit parce qu'on vit dans un espace-temps polaire. Le contexte naturel, exigeant, diversifié à l'infini, forge les identité, nourrit les cultures dans leurs richesses et leurs multiplicité. Elle oblige à la vigilance, à la solidarité, au dépassement de soi vers l'autre, le monde, question de survie.

7 Des lois sociales fondées sur le vivant

“ Pour nous, dit Mamu Marco Barro, la nature est comme vos livres : tout y est écrit. Les petits frères nomment des chefs, des capitaines, mais ils se font la guerre, ils se tuent, se disputent en permanence. Pourquoi ? Parce qu'ils vivent seuls, sans règles partagées. Essayez de comprendre que la mère-terre est à la fois l'énergie et l'équilibre. Si nous ne respections pas ses règles, nous devenons tels des enfants perdus. Chacun s'invente ses lois et le chaos s'installe. Nous pensons que la maladie est une forme de punition, qui nous dit que nous n'avaons pas respecté les lois de la nature. Nous devons écouter les voix de la nature. ” Contrairement à nos sociétés modernes, les sociétés racines n'ont jamais effectué de rupture avec le vivant. Elles se considèrent comme une composante parmi d'autres du corps vivant qu'est la terre. Cette relation privilégiée, vécue au quotidien, leur permet d'appréhender le monde comme un grand écosystème dont leur système politique et social est un prolongement. Leur stupéfiante connaissance des interdépendances entre espèces leur permet de refertiliser des terres considérées par les autres paysans comme définitivement stériles.

8 Une fertilisation croisée des contraires

Haut et bas, inspiration et expiration, nuit et jour, féminin et masculin ne sont que différentes versions des deux dimensions de la vie dont l'alternance et l'association harmonieuse permettent la création. Cette approche essentielle de l'existence est explicitement manifestée dans de nombreuses activités quotidiennes des Kogis. Ainsi, lorsque les hommes tissent leurs vêtements, ils viennent s'asseoir devant le métier à tisser, symbole du monde et de sa dualité. La partie avant du tissu représente le jour, la partie arrière la nuit, quant à la navette, c'est le symbole de l'être humain et de sa capacité à relier les contraires pour créer. Les vêtements que portent les Kogis reflètent la qualité de leur relation avec le monde et leur capacité à identifier et à faire fructifier la dualité du monde.

9 Un pouvoir canalisé et partagé

Dans les société racines, le pouvoir de l'un des membres du groupe sur l'ensemble de la communauté est perçu comme un risque, une menace de désintégration et de déséquilibre. De fait, la société Kogi est une société sans chef. Le pouvoir s'y trouve dilué et repose entre les mains de tous. C'est une société participative, régime d'assemblée où personne ne décide au nom des autres. C'est dans la nuhé, le temple, que sont prises les grandes décisions concernant la communauté. “ La Nuhé, dit Mamu Antonino Dingula, est comme un père ou un grand-père : dans son ombre, on ne peut pas se disputer. On y vient pour discuter de choses importantes. Pendant que les hommes discutent entre eux dans la nuhé masculine, les femmes font de même dans la nuhé féminine. Tout s'y passe toujours dans le noir et pendant le temps nécessaire (éventuellement plusieurs jours) pour que toutes les énergies soient régulées. C'est notre façon de maintenir l'équilibre au sein de la communauté. ”

10 Une prédominance de l'invisible sur la matière

Selon les Kogis, c'est “ Aluna ” - la pensée, l'âme, l'énergie... - qui aurait créé des formes différentes pour chacune des expressions du vivant. Chacune de ces expressions possède sa propre Aluna, capable de communiquer avec celles des autres. Tous les êtres vivants ont une pensée, une force spirituelle qui dynamise la vie. Sans “ Aluna ”, le corps n'est qu'une matière inerte dont les éléments naturels interagissent chaotiquement les uns avec les autres, avant de pourrir et de disparaître. Les interactions entre la pensée/énergie Aluna et la matière créent une autre force, que les Kogis appellent “ Seiwa ”. Les enfants sélectionnés pour devenir Mamu s'engagent dans une initiation de plusieurs années. Menée intégralement dans l'obscurité, leur éducation vise à les faire entrer en relation avec l'esprit de chaque chose. Ils ne connaîtront pas la mer physiquement, mais par son esprit. Ils ne connaîtront pas le jaguar, sauf en esprit. Lorsque l'enseignement prend fin, le Mamu qui a accompagné son élève sur le chemin du savoir peut alors prononcer la phrase rituelle : “ Tu as appris à voir à travers les montagnes, à travers le cœur des hommes, tu as appris à regarder au-delà des apparences. Maintenant, tu es un mamu. ” 



Deux livres de la collection Clés :

• Deux livres d'Éric Julien : Le Chemin des 9 mondes et Kogis, le réveil d'une civilisation précolombienne , éd. Albin Michel, collection Clés.
• Éric écrit actuellement le troisième tome de cette saga, toujours pour la même collection.

Une association :

Tchendukua - Ici et ailleurs , 11 rue de Jarry, 94300 Vincennes, 01 43 28 48 92 - [-> www.tchendukua.com]

Un beau livre :

Les Indiens kogis - La mémoire des possibles , sous la direction d'Éric Julien et Muriel Fifils, préface de Jean-Marie Pelt, éd. Actes Sud.
Eric Julien, qui aide les Indiens Kogis à racheter les terres de leurs ancêtres, réalise un rêve : présenter côte à côte, dans un album photo, des paroles de ses amis des montagnes colombiennes et des textes d'auteurs occidentaux (Thierry Janssen, Gilles-Éric Séralini, France Schott-Billmann et treize autres), sur tous les sujets qui comptent : agriculture, éducation, santé, musique, arts, travail, coopération... Un document magnifique.

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